Edification Nationale dans une société ethniquement hétérogène ( Pierre Sula)

L’Edification Nationale et le Problème de diversité ethnique en RDC ( Pierre Sula)

PierreSula

L’Edification Nationale et le Problème de diversité ethnique en RDC.

Le problème de l’ethnicisme n’est pas spécifiquement congolais, voire africain. Il est global, car il existe très peu de pays fondés sur une même culture et un même ancêtre. À l’exception du Portugal, de l’Islande et de la Corée, aucun État-nation ne peut répondre à ce critère. Tous les États-nations modernes ont été construits à partir de diverses entités ethniques ou tribales. Les États africains – dont la RDC – caractérisés par une structure multi-ethnique chapeautée par un État post colonial sont tout simplement d’une formation récente, notamment par rapport aux États européens.

L’anthropologue J.S. Furnival fut le premier à se pencher d’une manière scientifique sur la question de stabilité des Etats ethniquement hétérogènes. Dans son livre intitule « Colonial and Practice « (1948), il décrit comment, pour des raisons économiques, les descendants des européens, chinois, indous et les indigènes d’une région d’Asie étaient mis ensemble pour constituer l’Etat de Birmanie aujourd’hui Myanmar. A l’Independence en 1948, cet Etat se retrouva donc avec des groupes de populations aux cultures très différentes les unes des autres. Furnival montre que même si le regroupement des populations de culture, de religion et de langue différentes pouvait s’effectuer en une courte période de temps durant la colonisation, leur totale intégration ou transformation en une population homogène requiert une longue période durant laquelle les crises sont inévitables. Il faut savoir bien gérer celles-ci. Apres plusieurs décennies de dictature militaire, qui ont laissé l’ex Birmanie dans un Etat de délabrement -dépassé seulement par celui de la RDC- ce pays revient à l’avant-scène avec une  expulsion d’une partie de ses citoyens,  les Rohindya, considérés comme des étrangers.

Si le processus de formation des États-nations – qui consiste à développer le sens de la citoyenneté commune ainsi que de la loyauté à un seul État au sein de populations issues de différentes cultures, parlant différents dialectes et ayant parfois différentes religions – n’est pas facile à mettre en œuvre, il n’est toutefois pas impossible à concrétiser. Les frontières, qui semblent naturelles aujourd’hui, d’États-nations tels que la France, les États-Unis, la Russie, le Canada, l’Indonésie ou l’Inde étaient également artificielles jusqu’à une période donnée de leur histoire.

Ce n’est donc pas parce que le Congo a été créé à la Conférence de Berlin sans la participation des Congolais, en regroupant ensemble plusieurs ethnies, avec des frontières artificielles que notre pays ne parvient pas à consolider sa cohésion nationale et émerger comme une puissance ; c’est  plutôt à cause du manque de vision et de l’incapacité d’adopter une stratégie conséquente  au développement de l’État-nation.

 

DE LA VISION :

En lisant les discussions des congolais sur leur pays et les déclarations de leurs hommes politiques, on se rend bien compte qu’on est en train de vivre l’allégorie de l’éléphant et des aveugles. Cette allégorie indienne raconte comment quatre aveugles  ont  décrit l’éléphant  en touchant  chacun une partie de l’animal. Le premier le décrira comme un serpent en touchant la trompe; pour le second  qui a touché la jambe, il s’agit sans aucun doute d’un  arbre ; pour le troisième  qui a  heurté  le vendre, l’éléphant est  un mur épais ; et  pour le quatrième  qui a touché la queue, indubitablement l’éléphant est une grosse corde. Tous avaient tort parce qu’ils n’avaient pas une vue de l’ensemble ou « big Picture ».

En effet, comme de multiples études sur l’édification de l’État le montrent, le problème d’harmonisation des relations inter ethniques devrait être incorporé dans l’ensemble des transformations que doit subir l’Etat congolais  dans son développement.

Pour  les pays européens l’identité nationale et la démocratisation se sont effectuées à des périodes différentes. Par contre la tâche  de la construction de l’Etat est  beaucoup très difficile pour certains pays africains – notamment la RDC –  à cause de la complexité   des transformations qui se déroulent au même moment.  L’édification nationale en RDC  requiert quatre transformations concomitantes : (1) construire la capacité de l’État afin que celui-ci puisse effectivement assurer l’ordre public, garantir la primauté de la loi et répondre aux besoins primordiaux de la population ; (2) négocier la diversité ethnique ; (3) démocratiser le système politique ; et (4) promouvoir l’indépendance économique.

Vouloir résoudre tous les problèmes du pays  notamment l’ethnicisme par la voie des élections (democracy first), au stade actuel, est non seulement une utopie, mais représente un grand risque pour la poursuite de la démocratisation dans le pays. En effet, les politiciens dans les sociétés divisées sont confrontés à des fortes pressions pour jouer la carte ethnique lors de leurs campagnes électorales  car il est souvent plus facile de mobiliser les électeurs sur la base de la solidarité ethnique  plutôt  que de faire campagne  sur des projets de sociétés  ou  sur l’idéologie. Et ceci ne peut que porter atteinte à la perspective de la continuité du processus pacifique de démocratisation dans le pays.

 

Par la théorie fonctionnelle de l’Etat, Richard Hartshorne- a fait valoir que la survie ou l’échec de chaque État-Nation est directement lié à l’équilibre entre forces centripètes et centrifuges. Le bon fonctionnement de l’Etat génère les forces centripètes alors que l’encouragement aux diversités religieuses, culturelles, ethniques etc.. produit des contradictions antagoniques et  forces centrifuges. Il faut donc avoir une vision  tendant à optimaliser les forces centripètes de l’Etat congolais permettant d’abord de construire les capacités de l’État et mettre en places des institutions démocratiques bien structurées qui devront servir de garde-fous en gérant les contradictions dues aux diversités ethniques, sans entraîner la déstabilisation de l’État.

Il faut creuser des digues en prévision de la forte pluie. C’était l’argumentaire du CET.

DE LA STRATÉGIE :

Selon Peter Ekesh, dans Individuals Basics Security Needs & the Limits of Democracy in Africa, cinq stratégies sont d’une utilisation courante pour les pays africains.

  1. L’État-nation libéral

Dans cette approche, l’État doit permettre aux citoyens de développer et d’exprimer leurs pratiques et leurs identités culturelles en privé – pour autant que ceux-ci respectent les droits des autres à faire de même ; et l’État ne doit ni promouvoir ni décourager les affiliations et les pratiques culturelles. La diversité ethnoculturelle est ainsi garantie par les droits des citoyens dans la constitution. Les citoyens sont récompensés selon leurs mérites. Toutefois, l’État ne doit pas exclure certaines mesures dites de discrimination positive limitées dans le temps, pour corriger les inégalités et donner les mêmes chances à tous les citoyens du territoire national. Il s’agit d’un modèle populaire parmi beaucoup de libéraux, car il s’est avéré très efficace dans le cas de problèmes liés aux différences religieuses (guerre des religions en Europe). Pour le cas du Congo, Patrice Lumumba ayant été formé à la pensée libérale, il n’est pas surprenant que ce soit l’approche qu’il ait choisie pour la construction de la nation.

  1. Le républicanisme jacobin

C’est un modèle descendant ou « top-down » qui se matérialise par une conception centralisatrice de l’État. L’État décide de former sa culture, qui devra être la culture de tous les citoyens. Dans cette stratégie, l’État est inévitablement impliqué dans la promotion d’une langue, d’une culture et d’une identité particulières, et qui seront définies comme la langue et la culture « nationales », que tous les citoyens devront assimiler à plus ou moins long terme. L’authenticité de Mobutu, ainsi que la « lingalisation »  de la culture, répondent à cette stratégie. Dans une certaine mesure, Mzee Kabila a voulu favoriser le swahili en l’inscrivant sur les signes monétaires.

La mise en œuvre de cette stratégie par des méthodes coercitives (les Espagnols coupaient la langue de celui qui ne s’exprimait pas dans la langue officielle) entraînera de nombreuses violations des droits de l’homme, qui seront stigmatisées par la communauté internationale.

  1. La société civile

C’est un modèle ascendant, une stratégie dite « bottom-up », qui, pour éviter les défauts de l’imposition d’une culture par l’État, plaide plutôt sur la « construction de la nation à partir de la base ». L’idée ici est qu’une langue, une culture et une identité nationales communes apparaissent, non pas à la suite de leur imposition par un État centralisé et autoritaire, mais plutôt du mélange des peuples dans les institutions de la société civile, comme les Églises, les syndicats, les journaux, les groupes environnementaux, les groupes de femmes, etc. Sur la base de ces interactions quotidiennes et non menaçantes dans la société civile, la confiance interethnique se développera, tout comme une identité pan ethnique. De cette façon, la construction de la nation se produira à la suite d’une évolution progressive et d’un consensus sur la société civile, et non sur une imposition par l’État. L’île Maurice est un exemple de cette stratégie.

Toutefois, ce modèle, bien qu’étant très attractif, est difficilement réalisable, car, selon beaucoup d’études, dans un État-nation où règne l’ethnicisme, la société civile elle-même n’est pas épargnée par la segmentation ethnique. Cette stratégie ne mène donc qu’à la relocalisation du problème, plutôt qu’à sa résolution par l’État.

  1. Le fédéralisme

Compte tenu des limites de la construction de la nation de haut en bas et de bas en haut dans des sociétés profondément divisées, une autre réponse intéressante consiste à abandonner l’objectif de former un État-nation unifié. S’il est impossible de développer un sens cohésif de l’identité nationale ou un sens commun de la loyauté envers l’État-nation, pourquoi ne pas abandonner l’idée même d’un État-nation et accepter que l’État soit « multinational » ? Un tel État à plusieurs niveaux peut être considéré comme une fédération ou un partenariat de divers groupes, chacun conservant son caractère distinctif et son droit à l’autonomie ou à l’autonomie gouvernementale. Cet État multinational peut prendre deux formes : fédération ou confédération. Le préalable pour la réussite de cette stratégie est l’existence d’un pouvoir central capable d’imposer des sanctions aux États fédérés, afin de les maintenir dans le giron. Sinon, l’État fédéral ne survivra pas aux velléités sécessionistes  et/ou irrédentistes. De nombreuses fédérations africaines ont échoué ; d’autres existent principalement sur le papier (Éthiopie). La Fédération du Mali (Sénégal et Mali actuels), qui avait obtenu son indépendance de la France le 20 juin 1960, n’avait vécu que deux mois !

En tout cas, les études montrent que cette stratégie ne guérit pas l’ethnicisme. Ainsi l’analyse des sociétés ethniquement hétérogènes par M.G. Smith (1985) conduisit ce dernier à établir une distinction entre l’hétérogénéité ethnique et la segmentation ethnique (polarisation). Le facteur le plus important dans la segmentation, par lui relevé, est la répartition du territoire en fonction de l’appartenance ethnique. D’après Smith pour stabiliser un Etat ethniquement divisé, il faut arrêter ou corriger la segmentation en contrôlant les facteurs susceptibles de provoquer son accélération. D’où la nécessité de développer les capacités de l’Etat avant de penser à la stratégie fédérale.

 

  1. Le consociationalisme

Dans les pays où les groupes ethniques ne sont pas territorialement concentrés, le fédéralisme n’est évidemment pas une solution à la question de l’appartenance ethnique. Dans ces cas, l’idée d’un État multinational peut plutôt être mise en œuvre par une forme de consociationalisme. Dans un régime consociatif, l’État peut être unitaire et décentralisé, mais il existe des garanties que tous les groupes ethniques partagent le pouvoir au niveau central. Cela peut être réalisé à travers des règles sur la représentation des groupes ethniques dans la législature, le cabinet et le service civil. Les systèmes électoraux peuvent en conséquence aussi jouer un rôle important dans l’encouragement ou l’obligation de partage du pouvoir dans la législature centrale. C’est ici que l’on parle de systèmes de représentation proportionnelle, pouvant garantir que les partis politiques représentant les communautés minoritaires soient représentés. Le consociationalisme peut même impliquer une certaine forme de droit de veto, de sorte que tous les grands groupes du pays doivent s’entendre sur une politique, en particulier si cela implique des changements constitutionnels ou si cela affecte les intérêts fondamentaux des groupes. Comme le fédéralisme, ce modèle a été adopté avec succès dans certains États occidentaux, comme les Pays-Bas, l’Autriche et la Belgique. Il a également été promu en Afrique, néanmoins avec un succès limité. La tentative la plus évidente de le mettre en œuvre, au Rwanda et au Burundi, avait complètement échoué. Aujourd’hui a Kigali, c’est un régime dictatorial  d’un tutsi qui dirige  pendant deux décennies et  au Burundi un régime dictatorial d’un Hutu qui refuse d’abandonner le pouvoir après une décennie.

Il est vrai que cette stratégie élimine la peur de la sécession ou de l’irrédentisme, qui est souvent soulevée dans les systèmes fédéraux, car les groupes n’ont pas de contrôle sur le territoire. Cependant, les critiques considèrent ce système comme susceptible de favoriser la fragmentation de la population d’un pays en catégories ethniques, perpétuant et exacerbant le problème du tribalisme politique que, justement, il devait résoudre. Il semble réduire la politique à la question de savoir comment répartir les bureaux et les ressources de l’État entre les différents groupes.

Par ailleurs, une des transformations devant contribuer à la cohésion nationale est le développement économique. Dans  Ethnic Conflicts and Political Development, Cynthia Enloe  montre les effets  de mauvaises gestions de ressources sur la cohésion nationale. En effet, le développement économique exige principalement une bonne mobilisation des ressources ainsi que  leur affection et leur utilisation rationnelles. Dans une société ethnique hétérogène ou la population est repartie en catégories la mobilisation des ressources humaines et leur utilisation ne sont pas optimalisées. Par exemple, pendant que l’on refuse le travail à certains experts d’une ethnie « A », on affectera a la tête des entreprises des personnes moins expertes issues de l’ethnie « B » pour respecter la proportionnalité. La mauvaise performance économique sera la conséquence immédiate. Celle-ci entrainera  une érosion de la solidarité nationale au profit de la solidarité ethnique ainsi que l’augmentation du potentiel des conflits violents.

 

CONCLUSIONS:

  1. Ainsi les problèmes liés à l’ethnicité sont inhérents  à l’étape initiale de formation l’État-nation  et ont donc été rencontrés à  des degrés  divers par tous les pays africains, mais la plupart de ces pays les ont gérés dans des limites tolérables, à l’exception  du Zanzibar  et des anciens territoires administres par la Belgique. La bonne gestion de ces problèmes nécessite de la part de classe politique une vision claire des transformations et leurs hiérarchisations.
  2. La priorité parmi les priorités doit être la construction de la capacité de l’État dans la phase de transition. Les transformations démocratiques ne peuvent avoir de préséance sur  la mise en place des institutions destinées à gérer notamment les contradictions inhérentes à la génération demandes démocratiques.
  3. Différentes stratégies existent pour gérer les problèmes dus à l’ethnicisme. Le choix d’une stratégie doit mériter toute attention par ce qu’aucune d’être elle n’est parfaite. Comme ces stratégies ne sont pas exclusives, une stratégie peut être améliorée en empruntant certains éléments de l’autre. En tout cas la Présidence tournante
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